jeudi 31 mars 2011

Autonomie de la volonté (Kant,, Fondements de la métaphysique des moeurs, 1792, trad. Victor Delbos)

Kant déploie une conception de la volonté autonome qu'il fonde moralement et non seulement par pur principe, ce qui permet sans doute de tracer une ligne entre l'école libérale classique, à laquelle il peut être rattaché, et le glissement libertarien inauguré par Stirner, auquel il faut bien rattacher beaucoup de libéraux contemporains. On remarquera aussi que Kant établit une différence entre volonté et profit, le profit dictant à la volonté de suivre un but qui lui est extérieur et auquel par conséquent elle se soumet, abandonnant ainsi sa liberté. A contrario, on trouvera des réminiscences de la morale kantienne dans le deuxième Crowley, après le Livre de la Loi. Dans le texte cité, les remarques suivies de la mention ndlr sont de moi, elles sont destinées à accompagner les lecteurs qui ne sont pas familiers de la pensée kantienne.

L'autonomie de la volonté est cette propriété qu'a la volonté d'être à elle-même sa loi (indépendamment de toute propriété des objets du vouloir). Le principe de l'autonomie est donc : de toujours choisir de telle sorte que les maximes de notre choix soient comprises en même temps comme lois universelles dans ce même acte de vouloir. Que cette règle pratique soit un impératif, c'est-à-dire que la volonté de tout être raisonnable y soit nécessairement liée comme à une condition, cela ne peut être démontré par la simple analyse des concepts impliqués dans la volonté, car c'est là une proposition synthétique ("intuitive" ndlr) ; il faudrait dépasser la connaissance des objets et entrer dans une critique du sujet, c'est-à-dire de la raison pure pratique ; en effet, cette proposition synthétique, qui commande apodictiquement ("nécessairement" ndlr), doit pouvoir être connue entièrement a priori ; or ce n'est pas l'affaire de la présente section. Mais que le principe en question de l'autonomie soit l'unique principe de la morale, cela s'explique bien par une simple analyse des concepts de la moralité. Car il se trouve par là que le principe de la moralité doit être un impératif catégorique ("sans conditions" ndlr), et que celui-ci ne commande ni plus ni moins que cette autonomie même.

Quand la volonté cherche la loi qui doit la déterminer autre part que dans l'aptitude de ses maximes à instituer une législation universelle qui vienne d'elle ; quand en conséquence, passant par-dessus elle-même, elle cherche cette loi dans la propriété de quelqu'un de ses objets, il en résulte toujours une hétéronomie. Ce n'est pas alors la volonté qui se donne à elle-même la loi, c'est l'objet qui la lui donne par son rapport à elle. Ce rapport, qu'il s'appuie sur l'inclination ou sur les représentations de la raison, ne peut rendre possibles que des impératifs hypothétiques ; je dois faire cette chose, parce que je veux cette autre chose. Au contraire, l'impératif moral, par conséquent catégorique, dit : je dois agir de telle ou telle façon, alors même que je ne voudrais pas autre chose. Par exemple, d'après le premier impératif, on dit : je ne dois pas mentir, si je veux continuer à être honoré ; d'après le second on dit : je ne dois pas mentir, alors même que le mensonge ne me ferait pas encourir la moindre honte. Ce dernier impératif doit donc faire abstraction de tout objet, en sorte que l'objet n'ait absolument aucune influence sur la volonté : il faut en effet que la raison pratique (la volonté) ne se borne pas à administrer un intérêt étranger, mais qu'elle manifeste uniquement sa propre autorité impérative, comme législation suprême. Ainsi, par exemple, je dois chercher à assurer le bonheur d'autrui, non pas comme si j'étais par quelque endroit intéressé à sa réalité (soit par une inclination immédiate, soit indirectement à cause de quelque satisfaction suscitée par la raison), mais uniquement pour ceci, que la maxime qui l'exclut ne peut être comprise dans un seul et même vouloir comme loi universelle.

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